Pierre Bonnard en Arcadie

Nicolas.

Frédéric.

Nous sommes tous impatients d’en savoir plus sur cet homme.

Pierre Bonnard.

Oui. Alors deuxième partie ?

Deuxième partie. On a vu jusque vers 1900 à peu près, un artiste très inspiré par les arts décoratifs…

Oui.

Particulièrement par les estompes japonaises.

Ok.

Et la deuxième partie on a décidé de l’appeler Bonnard en Arcadie.

On a décidé. Il a décidé. Mais c’est bien je valide nickel ok raconte raconte.

C’est un… c’est une ambiance c’est une atmosphère c’est une géographie qui est certainement imaginaire.

 

On regarde ici une première image si tu veux pour appuyer un peu le titre, pourquoi on l’a appelé ainsi.

Et là je suis fier parce que je l’ai vu en vrai.

Tu l’as vu en vrai.

Il n’y a pas longtemps pas longtemps.

Ça c’est un grand décor dans le sens premier du terme parce que c’est monumental. On est en 1911 et là il a un grand… il a déjà des… il est célèbre. Il a beaucoup de commandes…

Oui bon.

Et pas seulement en France. Les grands collectionneurs Russe se passionnent pour son travail et les deux grands qui étaient Tuchin et Morozov. Alors celui qui a des gouts plus traditionnels c’est Ivan Morozov qui veut faire décorer sa maison. Et là il faut l’imaginer toi tu l’as vu au musée de l’Hermitage…

Oui.

Dans un décor qui est reconstitué ça c’est très chouette.

Petit maison donc  j’imagine.

Petite maison et en haut de l’escalier, ce décor monumental accueillait le visiteur qui arrivait au premier étage.

Excellent.

Il y avait à l’origine ce décor avec les 2 colonnes.

Ah d’accord je me suis demandé.

Oui.

Je me suis demandé pourquoi ils avaient construit ça.

Exactement ils ont reproduit les décors…

Ok d’accord.

Ils les ont réinstallés alors ce sont des panneaux muraux qui étaient rythmés justement tu vois bien que le paysage se poursuit à travers la discontinuité.

Oui oui tout à fait il est construit

Dans la logique même. D’ailleurs Bonnard l’appelait mon décor entre les colonnes. Finalement cette organisation en 3 parties ça ressemble un petit peu au paravent qu’on a vu dans la première vidéo sur Pierre Bonnard. Alors c’est une ambiance méditerranéenne.

Oui.

Là il y a un déclin très important pour lui. Géographiquement il a découvert le midi en 1909.

D’accord.

Et là un choc des couleurs le soleil et la lumière. Et il va plonger dans une ambiance méditerranéenne marquée par l’art antique. Et l’Arcadie si tu te souviens c’était le lieu idéal de vie entre l’homme et la nature…

D’accord.

Dans des images où les bergers font paitre leur troupeau. C’est le paradis sur terre.

C’est une utopie ?

C’est une utopie.

Oui oui d’accord.

Et la peinture de Bonnard ici est un peu dans cet esprit-là…

D’accord ok.

Où les enfants au jardin la femme les arbres dans ce décor aussi rythmé par ces deux d’ombre et de lumière.

Ah oui d’accord super.

Alors Bonnard en Arcadie effectivement ce sera un petit peu la quête spirituelle de ce peintre qui on l’a dit d’ailleurs la première fois c’est un artiste du bonheur de vivre même si sa vie est loin d’être dans ce cadre-là parfois.

D’accord.

On aura l’occasion d’approfondir là-dessus.

D’accord d’accord tout de suite on y va.

 

1900 après 1900 il continue à être ami avec les peintres Nabi on avait cité Vuillard on avait cité Maurice Denis et quelques autres aussi Sérusier, Valloton et quelques fois la bande de copains voyage.

D’accord.

Alors ils vont en Italie. Là aussi ça le marque  ce classicisme italien la renaissance l’antiquité. Ils vont en Espagne et il fait même un séjour dans le Nord de l’Europe au Pays Bas et en Flandre.

D’accord.

Il a acheté une voiture et il voyage beaucoup. Et là ben c’est surtout le souvenir du Bonnard parisien de sa jeunesse, de ses études, de la Bohème. Il fait là aussi des grands panneaux décoratifs, plusieurs sur la place Clichy. Et il s’intéresse au mouvement de la foule. Ce n’est pas le peintre des vues touristiques. C’est la personne ordinaire, le passant qui fait ses achats, la Parisienne…

Je comprends bien.

Les 2 serveurs qui rythment un petit peu la composition.

Oui oui

Oui un peu comme des statiques un peu comme des colonnes. On sent des mouvements mais il y a aussi un peintre qui peint d’après la mémoire les souvenirs une sorte d’arrêt sur le temps.

D’accord.

C’est ce que tu verras tu constateras, il y a une certaine rigidité dans la peinture de Bonnard…

D’accord.

Qui rappelle justement ces moments saisis.

 

Et puis il continue. On avait je pense, regardé la première fois un tableau de Marthe à la toilette dans la salle de bain, très érotisé, au moment où il a une fascination amoureuse et érotique vis-à-vis de cette personne.

Et ces sujets Bonnard n’a pas beaucoup de sujet. Tu constateras qu’il peint beaucoup des paysages. Et puis la seule figure quasiment c’est Marthe qui revient invariablement dans des compositions qui deviennent de plus en plus complexes. Et c’est vrai que la personnalité de Marthe est complexe. C’est quelqu’un qui est très renfermé à tel point que Pierre Bonnard a eu une aventure amoureuse avec une autre femme que je vais te présenter dans un instant.

Très bien.

Il part avec elle en Italie…

D’accord

Et finalement il va finir par épouser Marthe. Mais elle devient de plus en plus jalouse et infréquentable. C’est très très difficile pour Pierre Bonnard de concilier à la fois sa peinture et cette vie intime qui devient une souffrance.

Alors ici…

Donc là…

C’est un jeu.

Super construction.

Où elle est… oui elle est décomposée. On joue sur qui regarde quoi finalement  on se demande si elle elle se regarde dans un miroir,

Oui ah oui exact.

On n’en voit qu’un petit morceau.

Tu as raison.

Est-elle dans la pièce d’à côté ? Est-elle dans la chambre ? On y voit une complexité des agencements, une table enfin beaucoup d’éléments horizontaux verticaux, des rythmes de couleurs. C’est un Pierre Bonnard qui va inspirer beaucoup les artistes abstraits aussi. C’est un peintre très célèbre aujourd’hui Bonnard. On a cité Morozov. On aurait pu citer également on en reparlera tout à l’heure les collectionneurs américains, les collectionneurs suisses.

D’accord.

Les peintres mêmes se nourrissent à travers ce type de composition.

L’image suivante…

Un tableau.

Un autre voyage c’est magnifique.

Oui c’est magnifique.

C’est tout à fait…

Grand format ?

Très grand format également

Oui oui

Il y a 2 mètres de long. C’est une image d’une nouvelle Géographie pour Pierre Bonnard : Vernonnet. Vernonnet c’est près de Vernon c’est à côté de Giverny.

D’accord.

Et là il achète une petite maison qu’il appelle ma roulotte. Elle est sur pilotis il y a un grand jardin qui descend en pente. Et tout au bout c’est la Seine. C’est un cadre merveilleux pour lui qui est fasciné par la nature et d’ailleurs ce tableau il est très chouette je trouve parce que… il montre à la fois un intérieur, Bonnard c’est le peintre de l’intime, de l’intériorité  mais également…

Oui en ouverture.

Une ouverture sur le jardin.

Plus de la moitié même.

Et c’est Marthe d’ailleurs  par sa présence latérale…

Ça alors ! ça alors !

Qui est sur la terrasse et qui nous invite vers l’extérieur. La porte est ouverte. Et cette porte ouverte est très belle…

Oui.

Puisqu’elle évoque certainement une influence très grande pour lui. C’est sa passion ça ne t’étonnera pas pour Henri Matisse. Il venait d’acheter une peinture de Matisse que je vais te montrer rapidement avant de revenir à cette-là, une porte fenêtre une porte ouverte à Collioure, peinture fauve de Matisse. Et les 2 deviendront amis. Matisse et Bonnard il y a une très belle correspondance.

Lui aussi alors Matisse lui c’est l’homme du Nord fasciné par la lumière du Sud également. Et dans ses intimités avec la femme, on retrouve un petit peu les mêmes aspirations, les mêmes ressentis émotionnels.

Alors cette peinture donc si je reviens à cette salle à manger, Pierre Bonnard va en réaliser… c’est son sujet de prédilection. Quand il est à l’intérieur de la maison, il est la plupart du temps en train de montrer Marthe dans le salon ou dans la salle à manger oui ou alors dans la salle de bain. Voilà j’arrive à le dire.

D’accord.

Et ici si on regarde juste cette porte, le haut de la porte avec les… regarde bien ça c’est très intéressant le haut de la composition avec ce quadrillage.

Oui.

Et bien on a presque une peinture de Rothko finalement.

Ahhh !

C’est ça quand je te disais que les artistes vont beaucoup se nourrir de lui dans la composition dans la structure mais aussi dans la saturation des couleurs, la manière très particulière qu’il a de le mélanger. Si tu te souviens, on avait parlé de la qualité des blancs de sa peinture. Et ici justement ces couleurs qui à l’arrière-plan saturent visuellement  sont assagies par cette lumière un peu blanche qui vient…

Cette porte toute bleu pâle aussi ?

Oui les couleurs sont poussées vraiment au paroxysme…

D’accord oui oui.

Les bleus surtout et les jaunes. Et ça dans le midi ça va encore s’accentuer. On va même pour certains auteurs parler de l’ultraviolet, le bleu qui vire à cette couleur si rare.

 

Et puis disons-le, Pierre Bonnard est un classique, un classique qui s’intéresse à l’impressionnisme quoi qu’il en dise. Il a toujours dit bon je peux regarder l’impressionnisme. Il a surtout regardé le Monnet de la fin. Mais c’est aussi pour qu’il a d’ailleurs été longtemps mal jugé peut-être par les critiques de son temps certains pensaient que… il était un peu ringard à faire de l’impressionnisme au XXème siècle. Encore qu’il a une palette tellement différente des impressionnistes.

Mais c’est quelqu’un qui regarde beaucoup dans sa jeunesse on l’avait dit aussi, les arts, tous les arts dans les musées qu’il visite.

Oui.

Et ici il reprend un sujet de la mythologie : l’enlèvement d’Europe. Et l’enlèvement d’Europe il y a ici un travail assez phénoménal sur la couleur de la mer. Rarement chez un peintre elle est aussi vraie. Ces eaux qui…

Ah oui oui oui je vois très bien

Qui flirtent entre le bleu le vert les reflets…

Oui et puis un peu un peu secoué là enfin.

Alors que finalement l’Europe qui vient d’être enlevée par Zeus Zeus on a l’impression que cette grosse tâche blanche un rocher un peu difforme un peu mal dégrossi…

Oui.

On a un peu l’impression qu’elle ne se rend pas compte qu’elle fait office de décor de détail même si elle est au premier plan. Le sujet c’est le paysage méditerranéen et la variation de ses couleurs.

 

J’ai voulu te montrer à côté, un artiste…

Allez.

Qui est un Nabi également. C’est Felix Valloton sur le même sur le même sujet. Il y a un retour à la figure humaine. Il faut dire dans la peinture du XXème siècle il y a plusieurs tendances  si on veut simplifier les choses…

Vas-y.

Beaucoup, Marcel Duchamp par exemple prophétise la mort de la peinture. Ça devient dépassée on va aller vers l’installation le conceptuel. Mais chez les ardents défenseurs de la peinture, il y a le courant soit abstrait soit figuratif.

Oui.

Et il y a un retour au classicisme très évident chez beaucoup de grands peintres, Bonnard à sa manière, Valloton également tous les Nabis resteront figuratifs finalement  donc c’était intéressant de le montrer par rapport à un autre parmi les siens.

Très bien.

 

Voilà une autre peinture.

Mais qui est-ce donc ?

Alors ici ça s’appelle La cheminée. La cheminée c’est la jeune femme dont je j’ai parlé qui est tellement différente de caractère par rapport à Marthe.

Marthe attention j’ai peut-être été…

Ah oui carrément…

Un petit peu dur tout à l’heure. C’est sa maîtresse elle s’appelait Renée Monchaty.

D’accord ok.

C’est une belle jeune femme. Elle est blonde. Marthe était plutôt brune. Elle pétille de vie et de joie. Elle est très utile pour Bonnard pour sa peinture mais également son bien-être personnel. Et il va y avoir une sorte de concubinage à 3. C’est assez foudroyant de voir que finalement Pierre Bonnard ne sait pas choisir dans sa vie privée et que c’est cette vie privée qui le nourrit dans sa peinture au quotidien. Et cette peinture est magnifique la cheminée

Oui c’est elle.

Là encore c’est la cheminée donc la table de la cheminée il y a quelques objets posés. Mais surtout elle se regarde dans un miroir.

C’est encore le coup du miroir ?

C’est encore le coup du miroir. Et c’est beaucoup plus…

Il l’a refait le coup du miroir. Comment ?

Oui. C’est encore beaucoup plus compliqué parce qu’ici il y a un double miroir. Elle se regarde dans le miroir de face mais derrière elle tu vois qu’il y a un miroir en bas. Et dans le miroir elle se regarde aussi par l’arrière un peu comme quand on va chez le coiffeur et qu’il nous montre la glace derrière pour voir si on a été bien coupé.

Ça va.

Et il y eu aussi un autre jeu avec un autre nu. Celui-là il est de Maurice Denis, ce nu couché…

Oui.

Qui est un tableau d’ailleurs qui a maintenant aujourd’hui disparu. Donc c’est toujours un jeu sur le regard dans la peinture de Bonnard.

Excellente excellente.

Très très belle composition.

Oui oui oui.

 

Alors ici on est encore à Vernonnet…

D’accord.

La terrasse. Et c’est là où je te parlais de cette peinture qui se rigidifie. On a ici la nature qui envahit toute la composition…

Oui.

On voit juste un petit coin de la maison sur la gauche…

Oui oui.

Cet arbre au tronc violet…

Oui.

Et puis ces femmes erratiques, celle qui tend cette pomme au premier plan qui apparait régulièrement figée complètement un peu à l’image d’une Pomone dans les sculptures des Grecs anciens ou des Romains. Il s’agit dans doute de Marthe.

Et puis quelques fois certaines bizarreries notamment ici sur la partie toute à droite, cette jeune femme qui est également inspirée de l’art ancien qui a l’air plutôt menaçant on dirait qu’elle s’apprête à lancer quelque chose enfin... Il y a quelque chose d’assez saccadé mais surtout les couleurs sont dans les troncs.

Moi je trouve que Bonnard est le peintre du violet qui est une couleur extrêmement métaphysique entre guillemets. C’est vrai qu’elle n’est pas là fréquemment dans la nature…

Non.

Mais elle induit un sentiment très particulier pour celui qui la regarde.

Ah ?

Elle mélange du chaud et du froid.

Oui oui oui elle de la frontière des univers oui.

Tout à fait donc elle est ambiguë elle est mitigée elle est… elle est très étonnant elle est vraiment celle de Pierre Bonnard.

 

Cette très belle peinture également où tu reconnais ici c’est toujours Renée, Renée Monchaty avec ses beaux yeux bleus au premier plan. Ça s’appelle La Nappe rayée. On est en 1921. Et ici donc on est en extérieur et elle est adossée sur cette chaise…

Oui.

Et à l’angle inférieur droit, tu vois un profil qui apparait…

Oui.

C’est celui de Marthe.

Ah ?

Alors finalement Pierre Bonnard va faire un choix. Quelques années plus tard il va enfin se décider et il va épouser Marthe.

Ils ont vécu ensemble quand même un moment ?

Et oui ça a duré plusieurs années. Et c’est un drame très silencieux chez Pierre Bonnard qui n’en parlera jamais. 1 mois après l’annonce du mariage en Septembre 1925, Renée Monchaty se suicide. Elle va se noyer. Et Pierre Bonnard en gardera toujours la trace présente. Et d’ailleurs quand il va peindre des nus dans la baignoire, ça ressemble un petit peu à la noyade voilà les images suivantes.

 

Alors ici on est justement à ce moment-là en 1925. Nue dans la Baignoire on a vu Marthe très souvent c’est certainement encore elle. Mais là c’est lugubre c’est sinistre certainement. Cette eau grise elle a l’air glacé. On a l’impression…

Tout ça est trop froide. Les couleurs sont froides ?

On a toujours remarqué que Pierre Bonnard s’intéressait au corps de Marthe mais ne montrait que très peu son visage. Ici on a l’impression d’un corps coupé en morceau. De même que le personnage qui fait son apparition, qui n’est pas très nette  d’ailleurs comme apparition…

Un pied.

En haut à gauche et bien on voit un pied.

C’est ça ?

Exactement si on suit le pied on voit une main mais par contre

Après le pied nous fait deviner le reste oui.

Oui bon oui c’est une peinture qui se décrypte et qui est extrêmement…

Par contre pardon je t’ai interrompu.

Ben effectivement ce n’est plus du tout la même ambiance.

C’est lui ? c’est…

C’est certainement lui qui passe dans la salle de bain.

En robe de chambre un truc comme ça ?

C’est un peu comme s’il avait voulu peindre le silence et la souffrance d’une certaine manière. Le nu ici nous plonge c’est le cas de le dire dans une ambiance qui a complètement virée au cauchemar…

Oui oui.

Malgré le tapis très coloré.

Oui ben il reste ça.

Tu vois c’est ça qui me fait penser à Matisse par exemple ce très beau tapis.

Oui oui.

Oui voilà tous ces petits objets mais là on est passé dans du… des gammes de gris. Et puis toujours ce cadrage  très particulier.

Ah oui c’est vrai.

Je t’avais dit moi ça me faisait penser à… si on voulait faire penser à un cinéaste moi ça me fait penser à Hitchcock. Pas la scène de la douche mais bon on est dans un instant suspendu…

Oui oui oui exactement.

Et on se demande ce qui va se passer.

Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Et qu’est-ce qui va se passer exactement ?

 

Et bien voilà ce qui se passe pour Bonnard.

C’est très dur ça.

C’est une souffrance intérieure. C’est un de ses nombreux autoportraits. Il se représente souvent tel quel sans phare. Et ici seulement c’est très tardif. Il se montre comme un boxeur, le visage tuméfié, les poings levés. C’est quelqu’un qui doit se battre dans  la vie certainement au quotidien pour toujours continuer à avancer.

Artistiquement tu veux dire ?

Artistiquement et même sur le plan personnel.

D’accord.

Vivre avec quelqu’un de dépressif qui est malade certainement. Son état s’aggrave pour Marthe. C’est très dur à porter pour lui. Mais on continue la peinture, le bonheur, la joie de vivre. D’où le terme que j’avais choisi : l’Arcadie. Et l’Arcadie il y a un tableau très célèbre de Nicolas Poussin où on voit les bergers d’Arcadie dans un paysage idyllique. Et ils sont en train de lire une inscription sur une tombe « Et in Arcadia ego » « même en Arcadie je suis ». Et en réalité il s’agit de la mort.

Et c’est pour ça que Pierre Bonnard n’est pas un artiste qui est en même temps quelqu’un de complaisant. Il ne plonge pas dans le bonheur en disant voilà la vie n’est pas que du rose du violet,

Oui oui non.

Des nus. Il faut savoir aller la regarder et la décrypter cette peinture pour bien la comprendre.

La voici.

 

Alors on va avancer et c’est celle-là c’est parmi les plus belles je crois qu’il y en a une cinquantaine sur les salles à manger. Salle à manger oui mais aussi fenêtre ouverte sur le jardin. Finalement il mélange un peu tous ses sujets. Je t’ai dit tout à l’heure qu’il n’en avait que très peu  3 ou 4. En même temps c’est toujours un peu le même sujet puisque les personnages sont un peu comme des objets immobiles.

Oui oui oui ils fonts partie du décor quoi ?

Tout fait penser à une sorte de nature morte gigantesque.

Une composition quoi !

Oui.

Oui oui oui.

La nature morte c’est un coin de tableau dressé tandis que là finalement ça prend l’allure d’un intérieur où les personnages sont rigidifiés au même titre qu’une chaise ou qu’une… qu’une décoration.

Et c’est ce coin supérieure gauche encore une fois que me… moi qui m’interpelle beaucoup. C’est ça qui a beaucoup plu aux peintres, ces peintres américains tu sais ces expressionnistes abstraits, ceux de la Colorfield, le all-over coloré alors j’ai cité Rothko. J’aurai pu citer Maurice. Il y en a énormément qui ont vraiment senti en Bonnard très vite le grand peintre moderne qu’il était.

 

Et juste à côté ce sera intéressant de montrer Rothko effectivement. On a l’impression d’un détail d’une peinture de Pierre Bonnard.

Oui oui mais c’est vrai qu’en zappant entre les deux-là c’est vrai qu’on retrouve ça.

Dans la modulation  dans la manière de jouer comme ça sur le thème de la couleur c’est très subtil. Je reviens en arrière et effectivement c’est…

C’est la lumière là ?

Sa palette est unique  vraiment. La manière dont il a de la faire chanter est si belle.

 

Alors on va continuer. On remontre encore une autre fois… des nus il y en a des dizaines  des nus à la baignoire. Certains sont encore sensuels bien sûr  il l’aime beaucoup Marthe tu l’as bien compris. Et ici c’est encore dans le cadrage qu’il nous surprend en plongé. C’est pour ça que j’ai parlé du cinéma. Il pratiquait beaucoup la photo en plongé en contre plongé.

Et puis elle occupe tout. Tout devient… elle est même tronquée quoi !

Ben oui un peu.

C’est des choix particuliers ?

Bien sûr tout à fait. Cette pièce elle est très petite dans la maison du Cannet.

On a l’impression oui

Aujourd’hui cette maison du Cannet, un jour si tu passes par-là tu auras la chance certainement d’aller la visiter c’est le musée Bonnard.

D’accord.

Il l’a appelé la villa le Bosquet. Et bien elle est minuscule mais dans les peintures de Bonnard qui sont des grands formats plusieurs mètres de long sur autant de large, il y a des ouvertures sur l’extérieur mais on est complètement déboussolé par rapport à la surface la superficie. Tout est un foudroiement de couleurs. C’est tout simplement extraordinaire. Enfin moi j’en suis…

Oui oui on va bien tout va bien très bien c’est chouette.

 

On arrive vers la fin parce qu’effectivement on pourra en montrer beaucoup des peintures. Marthe décède avant lui. Et il continue il avance.

A quel âge enfin ils avaient ?

Alors lui décède à 80 ans…

D’accord.

Elle doit décéder une dizaine d’années avant.

D’accord ok.

Donc il lui reste encore un long bout de chemin à faire. Et la vie continue. Il note sur ses agendas régulièrement. Quand on les lit aujourd’hui c’est très touchant. Pour le décès de Marthe il n’y a aucun commentaire sur cette page-là, juste une croix. Sur d’autres pages, il met ciel bleu, quelques nuages unis. Ce sont des notations chromatiques ou d’ambiance ou de sentiment qu’il va noter.

Et là enfin tu vois son formidable atelier. Lui non plus n’est pas très grand son atelier dans cette villa.

Oui.

On parle d’une villa mais c’est une petite maison finalement. Et il est sur 2 niveaux. Et ici tu as cette verrière… c’est vrai qu’il faut que l’œil s’habitue à la couleur. Tout le jaune des mimosas en fleur est en train d’absorber plus de la moitié de la peinture.

Oui oui oui.

Alors il est donc sur la partie supérieure de l’atelier tu vois le dessin du balcon…

Ah ! ça fait un peu mezzanine c’est ça ?

Voilà c’est une mezzanine tout à fait.

D’accord ça y est ça marche ça marche ok je vois.

Et la fenêtre ouverte…

D’accord.

Qui nous plonge ici c’est plutôt un extérieur pas un intérieur…

Ah oui d’accord.

D’une certaine manière.

Ça marche.

Et ça ça le fascine beaucoup. Les mimosas qu’il regardera jusqu’à la fin de sa vie avec un bonheur de gamin finalement. Et puis l’amandier, l’amandier en fleur. Ce ne n’était pas facile pour lui de peindre dans ce petit atelier. C’est pour ça qu’il punaisait les peintures sans les encadrer…

D’accord.

Pour avoir un cadrage qui lui correspondait finalement.

 

Et je vais te montrer sa dernière peinture. Alors là il est à quelques jours de son décès, c’est cet amandier en fleur.

Il est mort de quoi.

Alors il est mort de vieillesse tout simplement. 80 ans c’est un bel âge, une vie bien remplie pleine de… tout de peintures. Et il est en train de peindre cet amandier en fleur. Ils ont de la chance  c’est en décembre ou même janvier que cet amandier est en fleur. Et là il est très épuisé. Il se bat un peu comme le boxeur qu’on a regardé tout à l’heure.

Et c’est son neveu, cette famille Terrasse  j’en profiter pour préciser que les petits neveux Terrasse il y en a un qui a écrit des livres formidables sur Pierre Bonnard. Très intéressant de lire justement ce qu’ont écrit… ce qu’en écrivent les descendants…

Les descendants oui.

Voilà  la famille Terrasse. Et là il lui donne le pinceau. Continue s’il te plait. Termine-moi la peinture. Ça fait penser un peu au petit prince d’ailleurs.

Et là et bien ce sera la bande de jaune… Il avait installé tu vois la ligne d’horizon un peu trop de vert à son gout…

Oui.

Et il lui demande : « remets du jaune, remets sur jaune, ça correspond mieux ». Sa couleur fétiche avec celle qui est le mieux. Et d’ailleurs c’est une anecdote très touchant c’est vrai de voir un peu… le style a un peu changé d’ailleurs tu vois peut-être la main un peu tremble enfin c’est plus floconneux c’est plus flou.

Une expression qui est restée proverbiale, Pierre Bonnard a donné un… un verbe qu’on appelle bonnardiser ou bonnarder. Et c’est quelqu’un qui aimait beaucoup le sens la plaisanterie et du jeu de mots. Et figure toi que… ça c’est un journaliste qui l’a raconté, quand il allait dans le musée vers la fin de sa vie, il avait la chance de voir certains de ses tableaux accrochés notamment au musée du Luxembourg.

Et il se baladait parait-il avec un petit tube plusieurs tubes de couleurs dans la poche, et directement ça ne lui plaisait pas ce qu’il avait fait sur le moment il dit : « non la couleur n’est pas celle que je veux sans et donc je corrige. » Et il repartait tout content un peu comme un gamin…

Un gamin.

Un garnement qui a fait un tag…

Oui c’est ça.

Sur le tableau avant que le prof arrive.

Qui gribouillait dans un coin.

Voilà bonnarder ou bonnardiser. Ça c’est l’expression qui est resté.

C’est ça ?  C’est ça ? D’accord.

Voilà tout à fait.

Super.

Certains artistes aussi finalement ont toujours envie de reprendre pour la couleur.

Difficile de terminer.

 

Alors on peut terminer avec une très belle phrase qu’il a citée…

Je t’écoute nous t’écoutons

Qui était un petit peu prophétique en tout cas moi je trouve que… effectivement il a réussi en ça à ce qu’il souhaitait. Je souhaiterai arriver devant les peintres de l’an 2000 avec des ailes des papillons. C’est très beau ?

Magnifique.

C’est magnifique. Je pense qu’on peut terminer comme ça.

C’est le mot de la fin. Magnifique. Comme d’habitude je reste scotché à toutes ces… toutes ces magnifiques… magnifique vie en fait de l’artiste aussi ?

Très belle vie très riche et sa peinture qui mérite vraiment…

Tu aimes beaucoup ?

Ceux qui sont passionnés par la couleur.

Oui.

Sensible c’est quelqu’un de très sensible et on est ému par cette peinture, par ces personnes qui ne disent pas haut et fort des grandes théories sur l’art mais qui se contentent d’être eux-mêmes, de peindre de faire leur petit bonhomme de chemin qui a été un sacré parcours entre nous.

La voilà la vraie conclusion. Ce n’était pas la citation la vraie conclusion. Merci Nicolas. On se retrouve très très bientôt.

Merci à bientôt.

Nicolas Feliers

Nicolas Feliers

Nicolas est Intervenant en Histoire de l’art à l’Institut Supérieur des Techniques de Communication (Lille) :

 - cours de culture générale, Guide-conférencier des Villes et des Pays d’Art et d’Histoire,

 - vice-président de Vauban Loisirs Animations Culture (Lille),

 - Guide-conférencier au Musée de Flandre (Cassel),

 - guide-conférencier pour l’Office de tourisme de Roubaix.

 

Créations de circuits pédestres, bus et vélo, Conférencier pour l’association Les Amis des Musées de Lille,  

Guide-conférencier au Musée La Piscine, Roubaix,  

chargé de mission pour l’Association des Conservateurs des Musées du Nord-Pas-de-Calais,

chargé de mission pour l’Association des Conservateurs des Musées du Nord-Pas-de-Calais.

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