Poussin

Nicolas Poussin

Bon Nicolas, c’est pour te faire plaisir. Non, je sais qu’il y a des choses passionnantes à voir avec cet artiste. Naturellement je ne suis pas exalté par ce sujet. Donc j’aimerais que tu me parles de Poussin, tu me fasses découvrir ce peintre.

D’accord alors effectivement, je comprends tout à fait.

Il faut être clair, il faut être franco.

Ce n’est pas un peintre grand public.

Non.

Evidemment. Il a une réputation d’une certaine austérité, peu facile d’accès, intellectuel…

Prise de tête enfin voilà.

Réservé à une certaine élite. Et un peintre d’histoire.

Donc allez, on s’accroche sur Coursbeauxarts. On va dans la vulgarisation et la … tu vois la…

C’est passionnant. On va se replonger dans la bible, dans les grands sujets de mythologie.

On y va, on s’accroche. Je te fais confiance.

Nicolas d’ailleurs c’est un Nicolas.

C’est un autre beau Nicolas Poussin.

Nicolas Poussin, il est natif de Normandie, Les Andelys, juste au pied du château Gaillard.

D’accord.

Et d’ailleurs, quand il est né en 1594, il part seulement à l’âge de 18 ans chez lui pour aller à Paris mais il est très baigné par ces paysages normands qui réapparaitront dans beaucoup de peinture.

D’accord.

Poussin c’est aussi à un grand paysagiste. On s’intéressera c’est vrai à ces grands héros classiques. Mais tout autour d’eux, ça se déploie dans un paysage dit historique.

D’accord.

Alors il a peut-être été élève des Jésuites à Rouen. On sait très peu de chose sur son enfance, sur ses débuts. Il monte à Paris…

Pour peindre, enfin…

Voilà. Il part de chez lui à 18 ans. Il va à Paris. Il fait la connaissance du valet de chambre de Marie de Medicis qui lui montre des gravures, des gravures italiennes notamment de Raphael. Et là, l’envie le pousse d’aller jusqu’en Italie, sauf qu’effectivement le voyage est très long et très cher. Et il y va une première fois en 1618. Il n’arrive pas jusqu’à Rome.

On est début XVIIe, c’est…

Effectivement, c’est une vraie aventure. Donc le premier voyage en 1618 il va s’arrêter à Florence. Ce qui est une très belle étape. Ce qui lui permet de connaitre quelques grandes œuvres : Giorgio Vasari, Michel-Ange également. Et puis il revient en France pour des raisons financières.

D’accord.

Il a une première commande des Jésuites à Paris en 1622. Et là, mieux organisé que la première fois, il décide de repartir en Italie.

A 24 ans c’est ça ?

Oui c’est ça. Et en 1624, on le voit revenir et enfin s’installer à Rome, ville dans laquelle il va passer la majeure partie de sa vie.

D’accord, ok.

 

Et la première peinture que j’ai choisi de regarder avec toi, c’est un grand sujet biblique : La bataille de Josué contre les Amalécites. Alors effectivement, on ne nous en parle pas tous les jours de cette bataille, ça je te l’accorde.

Non, allez on y va.

On est dans l’Exode et les Hébreux qui sont menés par Josué sont emprises dans un sujet qui est à la mode à l’époque. Les scènes de bataille, on en a déjà regardé plusieurs ensemble. C’est un grand classique.

Oui c’est vrai. C’est immense, c’est un grand format ?

C’est un tableau qui mesure 135 cm dans sa longueur. Mais ce ne sera pas un peintre du grand format la plupart du temps. C’est même un peintre, même sur ses sujets monumentaux, plutôt de l’intime. On aura l’occasion de le voir, j’y reviendrai mais j’expliciterai pourquoi j’évoque cela.

D’accord.

Alors, disons-le tout de suite, Poussin aura valeur d’emblème du classicisme à la française. C’est sur sa peinture qu’on va appuyer toutes les thèses académiques. Et effectivement, dans la manière qu’il a de composer dans cette première peinture, ça y est, il vient d’arriver en Italie. C’est un jeune artiste ambitieux qui a un certain talent également.

C’est clair.

Représenter les foules de personnage, l’expression des passions humaines qui n’est pas sans rappeler également le théâtre. Alors ici on voit effectivement un peu cette image qui fonctionne de deux manières : les guerriers vaincus à gauche ces fameux Amalécites tous d’hirsute.

Sombre.

Exactement, dans une barre inférieure, tout en bas coincé dans le fond de la composition. Et ces Israélites qui leur sautent dessus j’allais dire de manière répétée avec ces trois personnages : l’un qui a un javelot, l’autre une lance et puis tout en….

Dans la même position quasiment tous les trois.

Oui voilà, qui se répète, qui donne un certain mouvement dynamique, une diagonale. Les schémas de composition sont extrêmement importants. Tu noteras que la ligne d’horizon remonte assez haut.

Tout à fait.

Et effectivement, les Israélites vont remporter la bataille à condition que Moïse garde les mains levées vers le ciel.

Il est là ?

Et Moïse, tu peux le voir en haut de l’image.

Ah oui, tout en haut. D’accord, ok.

C’est un petit détail littéraire biblique que Poussin bien sûr n’a pas oublié de citer. Et c’est souvent dans ces petites marges ou dans ces petits détails que l’on a une…

Une clé.

Une clé de lecture.

Une clé de lecture d’accord.

Faute d’employer un terme d’explication.

Pardon. C’est une commande ?

Ce n’est pas une commande non. Justement, très bonne question.

Ah merci.

Mais c’est judicieux parce que Nicolas Poussin, effectivement répondra à des commandes. On vient de parler de celle des Jésuites à Paris. Là, il travaillera pour quelques collectionneurs qui sont aussi des intimes du peintre. Et ensemble, j’aurai l’occasion de te montrer d’autres tableaux où ils réfléchissent sur le sujet. Et le sujet étant une chose mais la manière également de le décomposer.

D’accord.

Et là on a toute une très belle correspondance où Poussin finalement décrit la manière qu’il souhaite adopter pour une peinture qui n’est pas seulement une délectation visuelle mais qui est aussi on va dire une manière également de philosopher sur la vie à travers les grands thèmes.

OK. Allez, ok on y va. Tu nous montres.

L’image suivante.

Que je comprenne parce que j’ai vu à peu près mais.

On va regarder quelques-uns et après, tout te sera familier et peut être même que tu apprécieras.

 

La mort de Germanicus. Alors ce tableau, 1626 – 28, donc le tableau est fait juste après le premier.

Donc il n’a pas 30 ans.

Il a 34 ans. C’est un tableau qui mesure 1m50 sur 2 m, donc effectivement on a un plus grand format. Et là, on est dans la littérature. On laisse la Bible et il faudrait relire Tacite, Les Annales. Et dans Les Annales de Tacite, il y est question de ce général romain Germanicus qui a été disgracié et qui a été empoisonné.

Tacite parle du moment où il prononce le fameux discours avant de décéder. Or là, Nicolas Poussin nous montre un moment très précis où apparemment, le héros est déjà décédé. Et tous ses fidèles sont en train de pleurer sur sa dépouille. C’est quelqu’un qui va exalter beaucoup les grands sentiments, les valeurs.

C’est une illustration, un sentiment là.

Effectivement, c’est quelqu’un qui sera très intéressé par ces… on parlait de philosophie à l’instant. Et là on y voit toute une gamme de réactions qui sont très intéressantes. Parmi ces soldats, certains sont éplorés, effondrés, certains sont dubitatifs, surpris. D’autres ont déjà l’envie de se venger. On parlait du code gestuel. Certain prend à témoin les Dieux en pointant l’index vers le haut : on jure de venger ta mort.

D’accord.

Le côté gauche est le côté masculin. C’est un grand compositeur Poussin tandis que la partie droite est consacrée aux femmes et à la famille de ce Germanicus. Notamment on a une très belle composition autour de la veuve éplorée dont on ne voit pas le visage d’ailleurs. Elle souffre tellement finalement qu’elle se voile.

Et là, Poussin reprend certainement une référence très fine, très ancienne dans l’histoire de l’art. Durant l’antiquité, un artiste qui s’appelait Timanthe aurait représenté, je le dis au conditionnel parce qu’on n’a pas conservé ce document, les lamentations d’Agamemnon, le roi Agamemnon devant le sacrifice de sa fille Iphigénie. C’était tellement insupportable pour lui qu’il se voile les mains.

D’accord.

Le visage dans les mains. Et Poussin qui se réfère beaucoup, comme ces grands peintres de la renaissance, à ces sources littéraires mais également picturale.

Là, c’est…

Quand même une peinture élitiste non ? Toutes ces références à ces accords c’est pas simple la difficulté ça s’adresse à une élite ou pas son travail ?

Aussi bien sûr. Ceux qui sont cultivés aiment approfondir leur culture. Il y a aussi quelque chose de très intéressant à approfondir dans chaque figure qui donne une… on va dire une variété dans les expressions.

Super.

Ceci est aussi confirmé d’ailleurs par l’architecture. On est dans un sujet dur, violent disons-le. Cette architecture est austère. Elle est stricte.

Puis c’est clair-obscur, enfin je ne sais pas si ça s’appelle comme ça mais ces tentures sombres mais avec quand même cette lumière. Ah c’est quelque chose quand même.

Le thème de la mort du héros est un grand classique à cette époque-là et permet d’avoir des répercussions sur les évènements à l’époque contemporain.

D’accord ok. Ce n’est pas de la peinture légère.

Ce n’est pas aimable et joyeux.

Ce n’est pas aimable et joyeux. Exactement.

 

Et on continue dans ce registre avec une peinture qui est très célèbre de Nicolas Poussin, tu vas comprendre pourquoi. Il s’agit du Martyre de saint Erasme. Exactement contemporain de la peinture précédente de la mort de Germanicus.

D’accord.

Et là l’image mesure plus de 3 m. Elle fait exactement 3m20 de hauteur.

C’est immense.

C’est immense. Il faut dire qu’elle est dans un cadre qui s’y prête pour la basilique Saint-Pierre de Rome.

D’accord.

Ni plus ni moins. Donc notre jeune artiste fraîchement installé à Rome…

Ça marche pour lui ?

On peut le dire comme ça effectivement.

Ça marche ok. Bon début de carrière ?

Oui. La commande au départ ne lui est pas attribuée mais elle est offerte à Pierre de Cortone qui est un de ces grands peintres romains…

D’accord.

Qui ne la conclut pas cette œuvre, et Nicolas Poussin revient pour la terminer en utilisant les schémas de composition de ce Pierre de Cortone.

D’accord.

Et là il entre dans une technique stylistique qui d’ailleurs ne sera pas la sienne : le baroque. Nicolas Poussin, on va avoir l’occasion de l’évoquer, le maitre de classicisme dans les compositions, il y a l’idée de l’ordre, de la clarté, de la symétrie, les frises de personnage, les compositions pyramidantes. Et ici, c’est un désordre, c’est un tumulte, c’est un jeu beaucoup sur les diagonales, tout le vocabulaire du style baroque.

D’accord.

C’est une peinture qui est longtemps restée dans l’église Saint-Pierre de Rome au Vatican, mais elle a été ensuite remplacée par une mosaïque, une copie en mosaïque. Elle sera envoyée en France jusqu’à ce que la France la restitue à l’Italie où maintenant elle est installée au musée du Vatican.

D’accord.

Et elle servira de modèle à beaucoup d’artistes. Nous avons le martyre au premier plan qui face à nous qui est presque grandeur réelle. On a presque un cadavre, une étude anatomique d’un mort qui est ici montrait la musculature et l’ossature, l’extrême brutalité, la cruauté sans phare de ce bourreau qui est en train de retirer les intestins et de les enrouler sur un treuil de bateau.

Et puis également ce prêtre qui fait la liaison entre le 1er plan et le second puisqu’il lui montre… il faut bien regarder aussi souvent il nous donne des indices par les gestuels. Et le prêtre rappelle à saint Erasme le pourquoi de sa condamnation puisqu’il a refusé d’adorer une statue d’Hercule qu’on voit ici implanté et qu’il est en train de montrer en haut à droite.

D’accord.

Et dans le haut de l’image…

Tout est dans le tableau quoi.

Tout est là dans le tableau. Il suffit de le regarder et de recomposer l’histoire.

Oui, recomposer l’histoire.

Et en haut les anges, l’un montre la palme de martyre et l’autre la couronne qui viendront bientôt comme les attributs de saint Erasme, le montre que cette couleur aussi, très appropriée.

Superbe.

 

Une autre image également qui…

Complexe.

Est très difficile, très ancienne également. C’est un sujet qui est beaucoup représenté : L’enlèvement des Sabines. Alors l’Enlèvement des Sabines, il en réalise deux versions dans les années 1630 : une en 1637 et celle-ci est antérieure de trois-quatre ans à peu près.

D’accord.

Et ici, il y est question effectivement des origines antiques de la ville de Rome. Entre les Romains, les Sabins et les Etrusques. Ici tout en haut à gauche qui domine la composition, le personnage principal clé qui est sur cette estrade, c’est Romulus.

Romulus roi de Rome, pour essayer de maintenir son pouvoir, son prestige, va faire enlever les femmes des Sabins. Butin de guerre on pourrait dire ce qui se passe d’ailleurs encore actuellement dans certains conflits.

On peut l’entendre malheureusement régulièrement. Et ce sujet évidemment permet de montrer l’exaltation des sentiments, une fusion entre les corps masculin féminin, sujet qui était très apprécié en sculpture notamment, tout ça dans un cadre d’un paysage ouvert sur l’extérieur où l’architecture est très présente mais très grise, très austère.

Note bien qu’au fond du tableau, tu devines un château qui apparait au fond, qui n’est pas sans rappeler une certaine réinterprétation on pourrait dire du château Saint-Ange au Vatican que connait très bien Nicolas Poussin, et aussi peut être recomposé château Gaillard qu’il a découvert dès son enfance. C’est un peu une vue comme celle-ci qu’il avait quand il était aux Andelys adolescent.

D’accord.

Poussin a une palette, toi qui est très sensible aux couleurs, tu remarqueras que Poussin utilise surtout trois couleurs principales dans ses compositions : les primaires jaune, rouge et bleu.

Et ses bleus sont magnifiques.

Et c’est par la couleur justement ce très beau bleu comme tu le signales, qu’il va semer un peu partout sur toute la surface…

C’est disséminer en fait.

Qui visuellement, introduit l’œil dans toutes les parties du tableau.

Il y a une zone de jaune et puis une zone rouge et le bleu.

Et cette grande composition en diagonale qui part du corps en bas à droite dans des tons rose assez pastel…

Qui s’élève.

Et qui s’élève jusqu’au point culminant de Romulus avec l’épée levé. Et puis ces grands gestes, ce très beau détail de cette femme qui implore au premier plan cette vieille dame et puis également, insupportable l’enfant dans tout ça, les bébés au premier plan.

Nous ne la montrerons pas mais il y a un magnifique si je peux m’exprimer ainsi, massacre des innocents où on voit dans ce même désordre les bébés qui sont trucidés au moment de la naissance du Christ qui sera d’ailleurs certainement une inspiration pour des artistes comme Picasso quand il composera son fameux Guernica.

La boucle se boucle.

 

Ici nous regardons autre chose.

Ah oui ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Tu connais très bien, quand tu visites le Louvre, c’est la fameuse Grande Galerie du Louvre.

Et c’est un dessin ?

Nicolas Poussin. C’est une gravure. On est…

De Poussin ?

Non, ce n’est pas une gravure de Nicolas Poussin. Ici on est au milieu du XIXe siècle. L’artiste s’appelait Thomas Allom.

D’accord.

Et il se focalise… son attention en tout cas le sujet sur cette fameuse grande galerie, cette pinacothèque là on pourrait dire qui a tellement fasciné les collectionneurs et les artistes. Nicolas Poussin est un peintre français autant qu’un artiste italien. Le roi Louis XIII qui, avant de sa célébrité, de sa réussite en Italie, le fait revenir en France. Ce qui n’est pas facile. Ce qu’il arrive à faire en 1642.

Et là, il y a une petite anecdote qui est souvent répétée : « voilà Simon Vouet qui est bien attrapé » aurait-il dit, c'est-à-dire que Simon Vouet était le premier peintre du roi à l’époque. Il tombe en disgrâce. Il y a beaucoup ces mondanités dans le monde de l’art déjà à l’époque. Et Nicolas Poussin va occuper ce premier fauteuil de peintre à la place de Simon Vouet et s’attirait autant d’admiration que de jalousie.

On le dit tout de suite, il ne reste que deux ans en France. C’est un travail qui sera très pénible pour lui psychologiquement, lui qui n’est pas un mondain, on l’accapare beaucoup. Alors premier peintre du roi, il doit décorer toutes les demeures royales. Ce sera surtout Saint-Germain-en-Laye, ce sera Fontainebleau et puis ce sera aussi on dirait directeur des décorations pour la galerie du Louvre.

Alors pourquoi cette gravure-là ? J’ai perdu mon fil.

Parce qu’il va être le grand ordonnanceur du décor de cette galerie.

D’accord.

Entre temps, répondre également à des commandes pour les privées.

D’accord. Ok. Mais donc il ne supporte pas.

Il supporte très peu.

Ça ne dure pas longtemps quoi.

Il a peu le temps de s’occuper de sa famille normande et de s’intéresser à son art qui est beaucoup plus dans l’intime, dans la discussion avec quelques collectionneurs amis érudits. Ce n’est pas quelqu’un qui… d’ailleurs dans son caractère est « grand public ». Il est d’une personnalité très effacée. Et il le déclare en 1642 : « je rentre en Italie ».

D’accord.

Et il va finir sa vie en Italie. On peut même d’ailleurs se poser la question très intéressante : on le pose comme le fer de lance de la peinture académique française. On peut le ranger dans la peinture italienne. Et sa vie sera toujours en porte-à-faux entre ces deux tendances. Un français immigré en Italie. Et en Italie il n’est pas considéré comme un peintre italien non plus.

D’accord.

 

Alors le retour en Italie, durant ses dix premières années du retour, sont parmi les plus belles pour la création de ses peintures.

Et là il a quel âge ? Pour essayer de voir un peu ?

Alors ici on est…

Une bonne quarantaine ?

Oui, une bonne quarantaine. On est en 1640 donc tu rajoutes 6 ans, il a 46 ans quand il peint la Continence de Scipion. Tableau assez grand puisqu’il excède 1 mètre de côté. Et ici, il est question de Scipion l’Africain qui a conquis la ville de Carthagène.

D’accord.

Et cette peinture, elle va montrer non plus une bataille puisqu’il en a montré beaucoup mais l’après, les conséquences.

Une consécration quoi.

Oui. Oui bien sûr il est couronné, il trône sur son siège tout à gauche mais aussi de montrer son ouverture d’esprit, sa magnanimité, sa grandeur de sentiment. Certains de ses soldats après le siège lui amènent une très belle captive, une jeune femme magnifique qui était promise à un des chefs militaires qu’il venait de vaincre.

Et là, il faut rappeler qu’il était jeune et célibataire, qu’il aurait pu la prendre pour femme. Mais il va avoir pitié finalement du père de cette jeune femme qu’on voit d’ailleurs tout à droite de la composition, qui se présente à lui avec une rançon pour payer sa libération.

D’accord.

Scipion écoute attentif et finalement décide de rendre la fille à son père, de rendre la dote pour que celle-ci serve au mariage de cette captive. Et ce sera l’exemple de la vertu héroïque qui sera ici exalté.

Donc c’est ce qu’il veut représenter dans ce tableau.

Alors effectivement ce sujet, quand il est abordé dans la tradition de l’art, va également c’est vrai montrer l’ouverture, la grandeur d’âme du héros Scipion mais également dans une idée contemporaine de l’époque. On se souvient que Nicolas Poussin a eu un séjour plus que difficile en France.

Et il n’est pas du tout exclu, loin de là, d’imaginer des arrière-pensées derrière tout ça, réconciliation peut-être avec la France, de faire un parallèle entre la situation politique très difficile en France puisque c’était la fronde pendant la minorité de Louis XIV. Et là on retrouve des résonances par rapport à l’histoire d’Athènes à l’époque.

Ok je comprends. On retrouve aussi les fameux primaires, l’utilisation des trois couleurs primaires, un personnage en jaune, un personnage en bleu, un personnage en rouge.

L’isocéphalie c’est ce principe de la composition en frise où tous les personnages sont à la même hauteur, au 2/3 du tableau. Ça c’est une norme qu’on reverra très souvent, l’architecture qui vient rythmer tout ça pour donner des verticales, le château à l’arrière-plan légèrement pivoté…

C’est le même là ?

Qui ressemble beaucoup.

Oui, avec ses deux grosses tours qui encadrent l’entrée.

Ben voilà…

Effectivement.

Il n’y a plus de secret.

Non.

Non mais c’est chouette. C’est marrant parce que c’est flagrant en fait. Ce n’est pas marrant c’est normal il est là pour ça Nicolas mais il y a des choses qui deviennent flagrantes avec ses explications.

Il y a des constants qui reviennent dans son œuvre.

 

Alors celle-ci, 1648 : Eliezer et Rebecca.

D’accord.

Là c’est la Bible.

Dis-nous.

Eliezer était le vieux serviteur d’Abraham. Il l’envoie en Mésopotamie pour trouver une épouse pour son fils Isaac. Et quand il arrive au puits de Nahor, Eliezer rencontre cette belle jeune femme Rebecca, ici tout en bleu à droite du tableau.

D’accord.

Elle lui propose spontanément de lui donner à boire et de l’aider également à abreuvoir le troupeau de 10 chameaux. Et là, le serviteur y voit comme un appel de Iahvé, un signe du ciel. C’est elle qui est la promise certainement. Cet épisode, on dit souvent qu’il préfigure l’annonciation faite à Marie, la future nativité. Et il choisit à ce moment-là pour épouse pour le fils d’Abraham, il va lui remettre les bijoux ici l’anneau et puis deux bracelets.

D’accord.

Ce qui est intéressant de voir dans cette image c’est que Poussin choisit également de montrer les suivantes, celles qui l’accompagnaient au puits Rebecca. Ils sont toute une dizaine effectivement. Il fait même l’impasse sur la représentation des 10 chameaux.

Il n’y a pas les chameaux j’allais le dire.

Non, il n’y a pas de chameaux. Ce qui sera l’objet d’ailleurs d’une polémique quelques années plus tard où les tenants très orthodoxes, très stricts, ont dit que là effectivement il s’écartait peut-être un peu du sujet, mais il va montrer, toujours en frise, comme on le disait à l’instant, dans ces trois couleurs que tu repères très bien maintenant…

Elles sont là.

Avec une sensualité parce qu’il y a un jeu des courbes à travers toutes ces femmes et puis surtout un registre varié d’attitude. Certaines manifestent de l’étonnement, des attitudes positives plutôt à gauche, alors que les trois rejetés à droite, elles sont dans la jalousie, dans l’orgueil, dans la jalousie effectivement.

Le paysage va confirmer également cette idée de la fécondité souvent présente chez Poussin. Elle va être l’épouse d’Isaac, lui donner une descendance, on y reverra des formes rondes qui sont associées aux cruches notamment les dizaines de cruches qui sont montrées.

Exact.

Tout en haut de cette colonne, nous avons cette boule qui est souvent associée à la fortune. C’est l’attribut de la fortune. Donc tout là dans l’architecture va montrer le destin, la postérité de la descendance.

Ok.

A l’extrême gauche, l’architecture montre un bâtiment à espalier, à étage superposé. Et dans la tradition méditerranéenne, il était de coutume à chaque nouvelle génération d’ajouter un étage au bâtiment. Donc dans la partie gauche on a aussi dans l’architecture, un paysage qui va enrichir, commenter, narrer l’histoire.

D’accord. Ok. Très bien. Suivant.

 

Paysage ici de Nicolas Poussin. Nicolas Poussin, on le regarde, on ne l’a peut-être pas encore vu beaucoup jusqu’à maintenant, il est surtout aussi un très grand paysagiste mais un paysagiste d’histoire, c'est-à-dire qu’à l’époque, il est encore peut-être un peu trop tôt pour peindre des paysages autonomes. Ce que les premiers feront Barbizon et les impressionnistes.

C'est-à-dire le paysage pour le paysage c’est ça ?

Voilà.

D’accord.

Peindre un champ, peindre des arbres, peindre la montagne.

Ok. Sans scène en fait.

Voilà, il fallait ici, soit y ajouter une scène biblique, on vient de le voir avec Eliezer et Rebecca, soit une scène mythologique. Mais ici, Poussin finalement réalise presque un paysage autonome, sauf qu’il enrichit par un tout petit détail. Ce sont ces fameux détails que je voulais souligner avec toi : les funérailles de Phocion. Alors Phocion c’est un autre valeureux guerrier qui sera disgracié…

D’accord.

Et dont la dépouille n’aura pas l’autorisation d’être enterrée dans la ville.

C’est biblique ça ?

Ce n’est pas biblique. C’est historique et c’est littéraire.

D’accord

C’est Plutarque qui a écrit dans sa Vie des hommes illustres, l’histoire de Phocion. Ici dans son tableau, on voit d’ailleurs au premier plan les deux compagnons de Phocion qui vont l’enterrer à l’extérieur de la ville.

D’accord, c’est pour ça qu’ils y vont comme quelqu’un de rejeté quoi.

Et donc effectivement, on voit que par ce premier plan, qu’on est dans la peinture d’histoire.

D’accord mais la place là importante est laissée au paysage. C’est un prétexte en fait qu’il y a le mort.

Bien sûr tout à fait.

Là il s’est éclaté sur le paysage quoi sur le décor.

Pour entrer dans le code de la peinture.

D’accord, ok.

Et le paysage lui-même vient enrichir l’histoire puisque cette très grande profondeur de champ on peut dire…

Oui c’est immense oui.

Nous avons affaire à un chemin qui sinue jusqu’à l’horizon où on peut zoomer devant l’architecture des remparts. On a tout un cortège, et ça c’est la suite de l’histoire puisque Poussin a peint deux fois ce tableau. Au final, Phocion sera réhabilité. Et sa veuve aura l’occasion d’organiser de belles funérailles vis-à-vis de son défunt décédé.

D’accord.

Et là Poussin regroupe dans son tableau les deux épisodes différents, au premier plan le moment où forcément il est disgracié, et dans la deuxième partie, c’est cette frise ici de personnage minuscule, l’échelle du tableau, le tableau mesure… j’avais pris les dimensions ? Oui, 1m70 dans son plus long côté.

D’accord.

Donc il représente quasiment la cérémonie derrière c’est ça ?

Voilà.

Et donc en fait dans la même scène, il reproduit ce qui se passe là l’expat… enfin je ne sais pas comment on dit…

L’exil.

L’exil. L’exil et puis derrière.

La réhabilitation…

La réhabilitation.

Dans ce même paysage…

Il faut décrypter.

L’avant et l’après.

Ok.

 

L’image suivante Frédéric, on regarde un autoportrait de Nicolas Poussin.

Ah voilà. Holà, homme sérieux.

Ça se voit, je pense très nettement. C’est un artiste qui ne réalise pas de portrait dans sa carrière.

Oui, tu disais.

Il était très apprécié, il aurait pu. Ça montre aussi son état d’esprit. Ce n’est pas un mondain, ce n’est pas un sujet qui le passionne. Mais ici il répond à la demande d’un ami, le collectionneur Paul Fréart de Chantelou. Et dans la même période de l’année 1649 à 1650 il en réalise deux pour deux amis collectionneurs : celui-ci pour Chantelou et un second très proche d’ailleurs pour le collectionneur Pointel.

D’accord.

Dans un premier temps, son ami Chantelou lui a commandé… il aimerait avoir son portrait, pas forcément fait par lui-même. Et on ne trouve pas ou Nicolas Poussin n’est pas satisfait de l’artiste qui doit s’en charger.

Oui peut-être oui.

Peut-être ça, il est peut-être très exigeant. Il préfère le faire soi-même, on sera mieux servi. Et ça donne cette effigie sur un fond sombre, tu as raison, le visage au centre, la main qui ressort, qui montre le travail de l’artiste d’une certaine manière. Et puis également une inscription en latine sur laquelle on va zoomer qui montre bien sûr une sorte de curriculum vitae…

Oui c’est ça, son petit CV.

Nicolas Poussin, peintre des Andelys. C’est ça qu’il tient à afficher, à affirmer, à revendiquer alors qu’il a passé toute sa vie en Italie.

Je ne suis pas Italien, c’est ça ? C’est ce qu’il dit là.

Mais ce sera un petit peu justement la question qu’on doit se poser. Nicolas Poussin un grand peintre classique français mais également italien. Donc ce portrait peint à l’âge de 56 ans dans la ville de Rome en 1650.

Pour un ami ?

Pour un ami. Et ici, un autre détail puisque c’est pour un ami, cette figure que tu retrouves souvent dans la peinture de Nicolas Poussin. Elle ressemble à une jeune femme inspirée de la tradition grecque par le jeu du vêtement, la toge, ce profil…

Oui le profil grec.

Cette ligne qui est celle de Nicolas Poussin. Mais cette peinture coupée, on devine qu’elle est en face d’une amie qui est en train de lui faire l’accolade. Tu vois ces deux bras posés sur les épaules de cette jeune femme. Et donc il s’agit certainement d’un symbole qui associe l’idée de l’amitié et effectivement qui confirme que cette peinture, Nicolas Poussin l’exécute également pour un ami.

Ok très bien, donc message pas tiroir mais voilà il y a des messages à chaque fois.

Des allusions.

J’espère qu’il lui dit aussi en vrai qu’il approuvait son amitié avec des mots aussi.

Il y a une très belle correspondance où ils ont l’occasion d’échanger sur la réalisation d’une peinture.

D’accord.

 

On va conclure pour Nicolas Poussin avec une œuvre…

Magnifique.

Très belle mais très dure. Comme on le sait, Nicolas Poussin quelquefois va à travers des images violentes, exalter certains sentiments. Ici, cette image qui s’appelle L’Hiver ou le Déluge, il y a dans l’hiver l’association d’un thème biblique très fort qui est le déluge. Elle fait partie d’un cadre de 4 peintures associées aux 4 saisons.

Aux 4 saisons d’accord.

Nicolas Poussin est à la fin de sa vie. Il est très malade. Et cette peinture préfigure certainement également pour lui, une anticipation de sa mort future. Et là, tout est dramatique. Dans ce paysage très sombre, même si on a des lumières au fond, un peu brouillée, une architecture minérale, beaucoup de rochers, cette eau qui coule.

Au premier plan, ces détails extrêmement dramatiques, cet homme qui chevauche le cheval avec sa toge rouge un peu comme une bouée de sauvetage, cet autre qui s’accroche à un bout de bois, certainement une architecture qui a été balayée par l’eau.

Et puis cette barque qui est un espoir sur laquelle s’est réfugiée quelques figures et notamment un très beau détail, une lueur d’espoir de même qu’au fond à l’horizon, on devine une percée lumineuse. On a cette solidarité on pourrait dire de cet homme qui, du haut du rocher, tend ce jeune enfant à cette mère. On imagine peut-être une famille ici qui va être sauvé dans ce très beau détail en arrière-plan.

Un détail magnifique également qui donne un certain dynamisme à l’image, dans une belle diagonale, de haut en bas, de gauche à droite, c’est ce zèbre de l’éclair formé par l’éclair.

Oui, qu’on retrouve un peu avec le serpent aussi d’ailleurs en dessous tu vois, et qui casse peut-être le tout dans le sens.

Alors cette peinture, elle est très appréciée effectivement par les amateurs d’art lettré. Beaucoup d’écrivains ont bien parlé de Nicolas Poussin. Et pour terminer, on pourrait juste citer très rapidement Châteaubriant. Châteaubriant dans un ouvrage qui s’appelle La Vie de Rancé, évoque ce tableau de manière admirable. Et il a l’occasion d’en parler en ces termes.

Il dit que souvent, on peut apprécier chez Poussin à la fin de sa vie, dans cette main tremblante parce que là, le style est complètement différent. Quand on regarde de près le tableau, on a presque du pointillisme. Châteaubriant va parler de l’admirable tremblement du temps. Et il poursuit…

C’est très beau.

En remarquant que souvent il dit, les grands génies ont annoncé leur fin par des chefs d’œuvre, en disant c’est un peu comme si c’est leur âme qui s’envole.

Magnifique. On va conclure là-dessus. On conclut derrière Châteaubriant. Merci beaucoup. Je te remercie Nicolas. Il n’y a pas de conclusion. Simplement, moi, je vais jeter un œil, un regard différent sur Poussin. J’aime beaucoup tout ce qu’on a pu voir sur les couleurs en particulier.

J’espère que ça vous a donné envie d’aller plus loin, d’aller le découvrir ou pas. Voilà, ne pas faire demi-tour quand vous entendrez parler de lui dans les musées, dans les bouquins, il y a des choses passionnantes.

C’est juste une question pour l’œil de regarder et puis d’y prendre du plaisir.

Et il y a du « travail ». Les clés sont là et il faut décrypter quoi. Alors après si on est curieux, effectivement il y a matière à assouvir.

Exactement. Super. Merci beaucoup Nicolas. Voilà. Merci. On se retrouve avec pleins d’autres découvertes avec Nicolas.

Nicolas Feliers

Nicolas Feliers

Nicolas est Intervenant en Histoire de l’art à l’Institut Supérieur des Techniques de Communication (Lille) :

 - cours de culture générale, Guide-conférencier des Villes et des Pays d’Art et d’Histoire,

 - vice-président de Vauban Loisirs Animations Culture (Lille),

 - Guide-conférencier au Musée de Flandre (Cassel),

 - guide-conférencier pour l’Office de tourisme de Roubaix.

 

Créations de circuits pédestres, bus et vélo, Conférencier pour l’association Les Amis des Musées de Lille,  

Guide-conférencier au Musée La Piscine, Roubaix,  

chargé de mission pour l’Association des Conservateurs des Musées du Nord-Pas-de-Calais,

chargé de mission pour l’Association des Conservateurs des Musées du Nord-Pas-de-Calais.

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