Chagall et les arts décoratifs

Nicolas, Chagall la suite, je suis impatient d’en savoir plus sur ce peintre que j’adore vraiment vraiment vraiment à titre personnel. Je trouve qu’il a un don extraordinaire et universel. Tu nous en as parlé déjà. Alors là maintenant, on sort de l’art pictural classique sur les toiles. Et Chagall va utiliser pleins d’autres matériaux, pleins d’autres supports c’est ça ? C’est tout à fait ça.

Vas-y.

Chagall est passionné par toutes les techniques, tous les supports. Et surtout comme on l’a vu dans la peinture c’est un grand coloriste.

Oui.

Et ce qu’il va découvrir à l’aide d’artisans c’est que les couleurs qu’il pose sur toile sont complètement différentes de celles qu’on peut utiliser sur du verre, sur de la terre, la traduction en tapisserie également de toutes ces couleurs.

Alors ici on a choisi pour commencer un premier tableau qu’il a intitulé A ma femme et qui est dédicacé d’ailleurs très judicieusement comme tu peux le voir dans la partie supérieure droite sur le rideau.

Supérieure droite ? Oui d’accord.

Pourquoi ? Parce que cette toile existe dans une version tapisserie.

C’est une toile alors ?

C’est une toile.

D’accord, tapisserie. Ok.

Celle-ci c’est la toile de Chagall…

D’accord.

Mais la manufacture des Gobelins en a proposé une traduction tissée en laine.

D’accord.

Et là ce qui l’a fasciné effectivement c’est ce passage par la couleur… de la couleur au textile.

Oui bien sûr, oui d’accord.

Un format immense non ?

Le format oui il est assez imposant. Il est d’1 mètre… oui il est presque de 2 mètres de long.

D’accord.

Et dans sa version textile, le format il doit être un peu plus supérieur je pense.

Ok.

Alors c’est un tableau qui nous permet … on peut commenter un instant si tu veux parce que ça nous permet encore une fois de revenir sur ce principe des chroniques. Chagall c’est un peintre qui raconte des histoires.

Alors 1933 et repris en 44. 1944 tu te souviens on en avait parlé c’est la mort de Bella.

Oui

Et pour lui rendre un bel hommage comme on l’a déjà vu dans un autre tableau où elle parait avec le chandelier à la main, ici il la montre dans une beauté et dans une sensualité très grande qui rappelle d’ailleurs ses visites au Louvre ou dans les musées en général. Le thème du nu couché dans la peinture c’est l’éternel féminin.

D’accord

C’est la renaissance italienne.

Oui

On peut même parler des impressionnistes à la fin du 19e : les Baigneuses de Cézanne. Tout ça ce sont des références mentales pour lui.

Et ils sont en couple aussi ?

Et il y a aussi le couple des amoureux, les fiancés précisément. Quand on les voit avec un petit dé de textile, encore une fois le textile c’est la houppa. Et dans la tradition juive, les mariés sont positionnés dans ce petit dé de textile.

Ça marche.

Tu retrouves au pied de la houppa l’horloge de la maison des parents, encore un marqueur du temps qui passe. Le bonheur donne des ailes parce qu’ici tu vois que l’horloge a une aile.

Mais elle n’est pas… elle ne vole pas dans les airs aussi souvent mais elle est prête à s’envoler.

Exactement. Et tu retrouves notre ange rouge qui joue du violon. Alors évidemment, l’ange rouge signifiera ici la passion amoureuse par rapport à celui de la chute de l’ange qu’on avait vu tout à l’heure.

D’accord.

Selon les circonstances, un même motif peut évoquer différents sens. On y retrouve surtout à gauche dans ces tonalités de bleu qui font penser un peu à une sorte de plan d’eau c’est la reine du monde du cirque. C’est la piste où d’ailleurs tout autour on voit les spectateurs qui sont en train d’assister au spectacle. Et ce qui ferait finalement la liaison, le lien entre Chagall, sa famille, les mariés et le monde du cirque, eh bien ce sont les musiciens qui s’échappent du cirque pour aller jouer à la noce.

D’accord

Même si effectivement ce ne sont pas du tout les mêmes musiques, les mêmes répertoires, les mêmes instruments. C’est une liberté que prend Chagall. Chez lui c’est un monde possible.

Le même symbole le même symbole. D’accord. Message universel. Magnifique.

Alors là, le cirque.

Le cirque.

Omniprésent dans la vie et dans le travail de Chagall aussi.

Grand thème par excellence, grande passion pour le cirque. Dès l’enfance, Chagall est passionné par ce spectacle. Et finalement on revoit dans l’univers de l’artiste toutes ces couleurs.

Il reste toujours un peu enfant aussi.

Voilà tout à fait. Le monde de l’animal qui est très présent chez lui…

Oui.

Le côté magique également…

La musique.

La musique voilà.

Le mouvement il y a tout ça ouais.

C’est un art total et les couleurs aussi.

Et c’est tout Chagall quoi ouais effectivement.

Alors effectivement ce tableau-ci fait partie d’une série où on en voit d’autres. Moi je voulais surtout à partir de celui-là, te parler du tableau très célèbre : Les fiancés de la tour Eiffel…

D’accord.

Qui est très proche de celui-là, où on y voit également une tour Eiffel qui se met à danser. Et ce tableau figure-toi inspirait Jean Cocteau. C’est une image tellement évocatrice qu’il a créé une pièce qui porte ce nom Les mariés de la tour Eiffel. Et alors c’est complètement rocambolesque puisque tu imagines le photographe pour la noce avec son vieil appareil avec son chambre noire sur pied qui prononce la fameuse phrase « le petit oiseau va sortir ».

Oui.

Et là effectivement l’oiseau sort, se met à gambader sur les marches de la tour Eiffel, impossible de l’attraper. On appelle un chasseur et il y a une course poursuite. C’est le thème de la pièce de théâtre.

D’accord.

Donc finalement, l’univers pictural de Chagall invite à l’art de la scène naturellement. Et ce spectacle qui est fait par le groupe des six où là le récitant, toutes les deux minutes raconte son histoire, des petits épisodes, des petites péripéties, est interrompue par des musiques de Satie, de Poulenc.

C’est le bazar.

C’est le grand bazar.

C’est le grand bazar.

Voilà. Ça part dans tous les sens.

C’est ça ?

C’est tout à fait ça. C’est la fête dans son sens le plus total.

On y voit effectivement de la beauté qui tient de la grâce des gens du cirque. Chagall effectivement considère que tous les artistes sont aussi importants les uns que les autres. On ne met pas au-dessus des autres les peintres. Les fameux circassiens ont autant d’importance. Les artisans également. C’est quelqu’un qui ne suppose pas de hiérarchie.

Pas d’hiérarchie entre les arts. C’est génial.

Effectivement.

Génial.

Donc la peinture inspire le théâtre, également l’univers musical qui lui est associée.

D’accord.

Maintenant quand on regarde bien dans ces images, telle que le cirque, on y voit le trapéziste. C’est un art magnifique fait d’équilibre, de légèreté mais aussi de danger. Il tombe il se tue. Et là on peut y voir peut-être un indicateur de la fragilité à fleur de peau de Marc Chagall qui d’ailleurs le montre bien quand la tour Eiffel se balançait. Si elle se balance encore plus elle tombe également.

Ça montre tu crois cette…

Je pense je pense. Quelque fois effectivement…

Ce sentiment…

On va… on ne va pas psychanalyser.

Oui, oui j’adore ça.

Ce n’est pas non plus mon métier mais dans ces fonds sombres parfois et dans ces formes instables dans la composition, ça montre quelque chose. Ca révèle certainement. Ce n’est pas quelqu’un qui cache sa personnalité et au contraire il révèle ce qu’il est à travers ses images. Et donc là dans la psyché de l’artiste on peut sentir ça certainement.

D’accord

Donc ce tableau effectivement condense beaucoup de ses grandes passions. Maintenant il trouve aussi une violence dans le monde du cirque. Ce n’est pas seulement la joie, la gaieté, le bonheur, les couleurs comme on l’a dit. Le monde du cirque bon on peut trouver aussi le clou triste notamment.

C’est un univers dur en plus.

C’est un univers très dur. C’est un univers dans lequel on est toujours dans les ronces. On a du succès, on est victime vis-à-vis du public du succès qu’on récolte. Et puis très vite après on range tous les décors, on remonte dans les roulottes et c’est le nomadisme qui lui rappelle sa propre errance, le thème du juiferon.

Ça marche. Ok c’est clair.

C’est peut-être ça aussi quand il se sent si proche, si sensible à cette violence du voyage, les gens du voyage.

Les gens du voyage ouais

Alors ?

Un autre sujet.

Changement de…

Changement de technique,

Au même support le technique.

Voilà.

Oui

Chagall prend du volume et ses sujets acquièrent du relief quand il va aborder la céramique. Alors là effectivement il y a une grande aventure qui commence quand il revient à la fin des années 40. En France, il s’installe à Saint Paul de Vence, pas très loin de Vallauris, centre historique de la poterie.

C’est clair.

Et là, à la même période que Picasso chez le même potier que Picasso…

Voilà, c'est-à-dire on retourne là-dessus.

On retombe exactement sur las mêmes références.

Le même potier ? C’est le même artisan ?

Le même potier. Tout à fait.

Quelle chance il avait le potier.

Oui effectivement, avec deux artistes qui travaillent différemment. Picasso on avait dit les formes surtout dans son univers d’artiste…

Et détournement des formes enfin suggestion.

Détournement des formes et couleurs beaucoup plus « simplistes », davantage des aplats.

Oui.

Chagall va construire sa grande quête de la couleur. Et là c’est comme une magie pour lui. On pourrait presque parler d’une alchimie puisque l’art du feu réveille les couleurs et le four.

Ah ouais c’est compliqué.

Ça c’est magique et il apprend. Il accourt il se met même quasiment on va dire au service du potier. Il est comme son élève. Il regarde les couleurs se transformer. Il se fait même préparer une palette avec les couleurs avant et après cuisson, pour avoir des indicateurs. Alors on y retrouve tous les thèmes chers à Chagall qu’il fait défiler sur des formes créées par le potier.

D’accord.

Et ici sur ce vase, c’est le Christ comme on a pu le voir à de nombreuses reprises sur ses toiles. Et là, le Christ…

Sur la croix ?

C’est la crucifixion.

Voilà c’est la crucifixion. Crucifié avec la forme qui pousse bien, qui montre bien ça.

En insistant peut être aussi sur son caractère juif, en montrant le châle de prière rituelle sur la taille du Christ.

D’accord.

Quelquefois ce sera la Toura qu’on verra à côté de lui, ou les tefilines, les petites boites qu’on met sur la tête dans la culture juive et au bras également où il y a des références à des textes de l’ancien testament.

Ok

Alors là, puisqu’on a une crucifixion et un fond sombre, il va dans un sujet violent comme on a pu le voir quelquefois chez lui. Et la technique qui le fait passer de la toile à la terre, si on avait vu tout à l’heure à la chute de l’ange, il avait griffé avec la manche du pinceau.

Oui. Tu disais oui

Et bien là, avant que la terre ne soit cuite, elle est encore molle, et il incise avec un petit couteau. Et là ça fonctionne magnifiquement puisqu’on retrouve les fameux stigmates du Christ. Donc adéquation entre le sujet et la technique qu’il utilise. C’est une formidable trouvaille. C’est vrai que les meilleurs peintres qui ont l’expérience des arts décoratifs savent adapter leur motif à la technique. Et là il y parvient certainement magnifiquement.

Super

Alors la différence c’est que par rapport à Picasso, chaque poterie de Chagall sera unique.

D’accord, pas de séries.

Pas de séries.

Picasso était poussé un petit peu dans le business de l’art. Bon ça c’est une autre question. Il pouvait y avoir quelquefois 500 exemplaires. Mais Chagall tenait vraiment à ce que chacune soit…

Chaque pièce n’est réalisé qu’une fois.

Voilà, C’est d’une grande originalité.

D’accord.

Mais c’est vrai que même étant un artiste d’une grande notoriété comme Picasso, ce sont des objets qui ont beaucoup moins recueilli l’attention du public, moins exposés, moins appréciés, moins chers également d’ailleurs. Il y a une certaine démocratisation du marché de l’art. Et pourtant une très grande qualité.

 

On va enchainer si tu veux avec un personnage très sombre. Ce n’est pas Batman.

 

Non ça pourrait… comment elle s’appelle.

On pourrait penser à Batman.

Et puis Catwoman aussi.

Exactement oui, tout à fait. Chagall, durant son exil américain, il va partir à New-York alors ça c’est aussi un des grands drames. Il est naturalisé français, il comprend en 41 qu’il faut vraiment partir sinon c’est le risque de mourir tout simplement.

41 oui c’est une dernière limite quand même.

Et toute l’école de Paris va immigrer en grande partie d’ailleurs, pas uniquement la communauté juive mais vers New-York. Et là, c’est un déracinement pour Chagall. On aurait d’ailleurs pu le dire on peut le dire maintenant, ce n’est pas gênant…

Vas-y.

Quand il a travaillé la poterie, au retour en France c’était de trouver des racines, un territoire. Donc le matériau correspondait aussi à cette technique, à une volonté symbolique personnelle humaine, travailler dans la terre du pays qui l’a choisi.

Ok. Très bien.

Et là il est arraché, on peut dire si on reprend un terme lié à la terre, à ses racines françaises durant l’exil américain. Et là, ce qui le remet sur pied, cet artiste fragile comme on le disait, c’est par l’art. L’art est finalement une sorte de thérapie pour accepter cette période d’une extrême violence.

Et là il a une expérience assez formidable de travailler pour les arts de la scène et notamment la musique qui est sa grande passion. Il reçoit une commande pour des décors et des costumes pour un ballet qui s’appelle Alekko. Alekko sur une musique de Tchaïkovski d’après un poème de Pouchkine qui s’appelle les gitans. Donc là il se replonge dans ses origines russes.

Et le thème d’Alekko, ici on montre un costume pour une chauve-souris, donc un personnage nocturne malfaisant. On le retrouve toujours sur le noir. Chagall c’est quelqu’un qui en tant que coloriste réussit à attribuer des valeurs fortes psychologiques aux couleurs.

Oui.

Donc là on est dans ce personnage inquiétant de la chauve-souris et le thème d’Alekko, l’argument en deux mots tu vas voir ça correspond aussi bien encore une fois à sa biographie. C’est un jeune homme Alekko qui est tombé amoureux d’une Gitane et qui finalement connaitra un amour malheureux. Et quand on connait la vie de Chagall effectivement on sait que le thème de l’amour est le plus important dans son œuvre.

Alors qu’ici il a l’occasion, c’est très intéressant aussi de le préciser, de travailler de concert. C’est la musique donc il travaille de concert avec son épouse Bella qu’on l’a déjà présentée.

Oui.

Bella a beaucoup choisi les tissus pour ces costumes qu’il a créés. Bella a également travaillé à la couture de ce costume que tu vois avec d’autres couturières. Et donc on peut dire que c’est un travail en famille. C’était un couple d’artiste Marc et Bella Chagall. Malheureusement c’est la dernière fois qu’ils travailleront ensemble puisque Bella va décéder quelques mois plus tard.

Ok.

 

Vas-y.

Un coup de cœur. Une des œuvres les plus fortes de Chagall, une des plus célèbres.

Donc célèbre ?

Oui tout à fait. Le plafond de l’Opéra Garnier. Et la commande est passée en 1962 par son grand ami André Malraux qui le connait déjà depuis une dizaine d’années. Alors ce n’est pas du copinage du tout parce qu’il sait très bien que Chagall est l’un des plus mélomanes parmi les grands peintres décorateurs de son temps.

D’accord.

Il aurait pu faire appel à Picasso qui lui-même a travaillé aussi pour le balais russe et qui a aussi à l’image de Chagall créé des costumes, des rideaux de scène et des décors pour des balais et des opéras. Mais pour cet hommage à la musique dans ce bâtiment l’Opéra Garnier, effectivement Chagall était peut-être le plus approprié pour ce type de réalisation.

Le décor est mis en place en 1964. Et à l’inauguration effectivement, Malraux prononce un très beau discours au cours duquel il nous explique qu’effectivement, Chagall est un artiste qui nous fait spontanément lever les yeux au ciel. Et le lieu de l’installation dans le plafond effectivement était très propice. 220 mètres carrés de toile, à l’aide d’assistant. Mais Chagall a déjà plus de 70 ans à ce moment-là.

Mais il n’a pas peint sur place.

Il peint au sol…

D’accord.

Et ce sont des petits tronçons qui seront ensuite associées et collées au plafond.

Ok.

Il y avait déjà un premier plafond peint. Chagall tenait à ce qu’il ne disparaisse pas. Et il est possible de retirer le plafond de Chagall.

Ce sont des toiles qui sont montées là-haut mais pas fusionnelles, pas peintes directement sur le plâtre.

Exactement.

Ok.

Alors ici, il faut préciser aussi que Chagall travaillait toujours en musique. Et qu’à chacun des 14 compositeurs auxquels il rend hommage, il adapte aussi le choix des couleurs comme on en parlait juste à l’instant, et puis également les motifs qui vont parsemer cette composition.

 

On continue ensuite si tu veux avec une autre image…

Je t’écoute.

Qui fait partie de Chagall et l’illustration pour des ouvrages.

D’accord.

Chagall est aussi…

Autre art ouais.

C’est un très grand lecteur Chagall, passionné par toutes les littératures. Celle de son propre pays, la Russie, ça on pourrait en parler. Il a écrit son livre. Il a écrit ses mémoires, également des poèmes. Bella on avait dit avait écrit aussi beaucoup ses mémoires. Il est toujours plongé dans l’univers de la littérature.

D’accord.

Et quand il est en France, il a l’occasion de travailler avec le grand marchand qui lui commande plusieurs livres. Alors il y aura une bible illustrée, il y aura un livre de Gogol, et il y avait un projet des fables de La Fontaine.

D’accord, ce qu’on voit là.

Ça nous parait une évidence aussi quand on connait Chagall, les Fables de La Fontaine, les animaux, les couleurs, un côté un peu magique.

Un univers un peu… il faut peindre celui-là.

Voilà. Et puis surtout important à ses yeux, une morale à la fin de chaque histoire. Et ces images ici on en montre une très célèbre, c’est le fameux renard qui fait son apparition. Et il compose ses vignettes j’ai envie de dire à l’oreille c'est-à-dire que sa fille Ida qu’on avait vu dans un tableau dans une autre vidéo qui mangeait des fraises…

Oui, avec sa maman.

Voilà. Elle était née en 1915. Et à ce moment-là, elle apprend à l’école les fables de La Fontaine. Et le soir comme tout enfant de son âge, elle récite les leçons. C’est un exercice de diction aussi pour cette petite fille russe, ce n’est pas facile le français. Et Chagall découvre l’histoire comme ça. En plus Bella complète la veillée le soir par la lecture.

Donc effectivement cet univers lui devient familier par les sons, la musicalité du français qu’il parle également, qu’il manie très facilement également. Donc ici on y voit effectivement le renard et le corbeau, corbeau qui est remplacé par le coq. Le coq est un animal qu’on voit très souvent chez Chagall et qui peut dire beaucoup de choses.

Et il a mis un coq à la place du corbeau.

Il a mis un coq à la place du corbeau. Alors il se rappelle qu’enfant, tu parlais de l’enfance, ils avaient une basse-cour. Il devait nourrir le coq. Donc ce sera parfois une référence à la famille ça…

D’accord.

A ses racines.

D’accord.

Mais c’est l’animal emblématique de la Russie impériale. Quand il arrive en France il trouve le coq gaulois. C’est aussi un animal biblique qu’on trouve aussi bien dans la culture juive que dans la culture chrétienne. Donc le coq revêt une importance très grande, et Chagall illustrateur adapte l’histoire finalement à son propre profil à son propre vécu.

Ok. Très clair.

En tout il y aura 43 images sur les Fables de La Fontaine. Malheureusement ce livre ne verra pas le jour mais toutes ces belles images colorées ont été heureusement conservées.

Le bouquin n’est pas paru.

 

Autre technique. Chagall, plus le temps avance, plus il est curieux de découvrir et d’approcher toutes les techniques. Il n’y en a pas une qui ne l’ait pas intéressé finalement. Et là, d’abord c’est un dessin que je montre pour une mosaïque.

D’accord.

Au cours de sa vie, il a travaillé avec un certain Lino Mélano qui est un ancien mosaïste de Ravenne. Et c’est sans doute le centre historique dès l’antiquité de Ravenne en Italie pour les mosaïques paléochrétiennes.

Ok.

Et là Chagall, dans sa vie d’artiste aura l’occasion de travailler sur 12 mosaïques. Il en réalise pour une école à Saint Paul. Il en réalise celle-ci sur le thème d’Ulysse pour l’Université de Nice.

D’accord.

Et au final, c’est une image de 33 m². 3 mètres de haut sur 11 mètres de large. 200 000 tesselles, petites pastilles de couleur. Le travail aura duré 5 mois.

C’est lui qui fait ? non ce n’est pas lui mais il a des artisans.

Alors il a fait ce dessin préparatoire, c’est une très bonne question parce qu’effectivement c’est un artiste qui s’implique beaucoup quand il travaille avec des artisans. Il a laissé le potier faire. Mais par contre il a décoré. Il a appris beaucoup en approchant les techniciens les artistes.

D’accord.

Et ici il fournit un dessin très complet où tu peux voir qu’avec les couleurs qui remplissent les formes dessinées par l’artiste, il associe également des morceaux de tissus qu’il va coller, un peu à la manière des collages au moment du cubisme.

D’accord

Un peu au moment où il faisait justement des costumes pour des décors. Il colle des morceaux de tissus pour donner des indications aux mosaïstes. Et ensuite ils seront sur le chantier, pratiquement quotidiennement puisqu’entre Nice et Saint Paul là il y a quelques kilomètres d’écart.

Et il est très rigoureux quant à la traduction des couleurs. Quelquefois, même si c’est un artiste avec lequel il est facile de collaborer, de travailler, il n’a pas hésité malheureusement à faire enlever tout un pan de mur complet parce que le chromatisme ne correspondait pas aux attentes du départ.

D’accord.

Sur le thème mythologique, la sagesse philosophique, là aussi on retrouve une certaine valeur morale d’installer un mural dans un des grands couloirs du premier étage du bâtiment central de l’Université. Il y a toujours une attention au choix du sujet par rapport au lieu d’installation.

Ouais c’est bien.

Et donc peintre biblique mais peintre mythologique, c’est un grand peintre d’histoire Chagall. Certains l’ont peut-être considéré comme un ringard, un art dépassé à l’époque de l’art abstrait...

Ouais bien sûr. Continuer à être figuratif ouais.

Ou de l’art conceptuel. Mais il arrive toujours à ajouter un élément de plus comme tu le disais précédemment en mêlant un côté intime au caractère universel de ses œuvres.

Oui voilà. Et les symboles qu’il utilise.

 Voici là un détail de la mosaïque dans son ensemble. La commande est réalisée en 1967 – 1968.

D’accord.

 

Et maintenant on va passer si tu veux bien à une des techniques peut-être les plus chères au cœur de Chagall.

Oui ?

C’est l’art du vitrail.

Pas étonnant.

Ben oui effectivement. Là il touche à quelque chose qui est presque une sorte d’alchimie, l’art du feu. Chagall je ne sais pas si c’est intéressant de le préciser, il ne faut pas le regarder uniquement sur cet angle là mais il a été initié à la franc-maçonnerie en Russie.

D’accord.

Et donc il va souvent faire référence quand tu regardes ses œuvres quel que soit le support, aux quatre éléments notamment l’art du feu. Souvent si t’as remarqué, j’ai eu l’occasion de dire il y a une lumière qui brille.

Ouais c’est clair.

Ça on l’a vu souvent. La place centrale de l’homme sur terre, le rapport symbiotique avec l’animal avec la nature. Ça appartient sans doute à ses convictions profondes. Et le fait de travailler avec des verriers, c’est l’occasion également de toucher à l’esthétique de l’œuvre d’art total, puisque là on entre dans le cadre monumental d’une architecture qui sera d’ailleurs souvent le lieu du sacré qu’il réalise des vitraux pour une cathédrale.

On en avait de très beau à la cathédrale de Reims ou celle de Brest. Ici l’exemple que j’ai choisi, c’est pour une synagogue à Jérusalem. Alors là on voit d’abord un dessin d’ensemble. C’est un dessin de Chagall, c’est une gouache pour une baie en plein centre qui en hauteur mesure 5 – 6 mètres.

Dans cette synagogue il y a douze fenêtres en plein centre, ce qui lui permet d’illustrer chacune des 12 tributs d’Israël, chaque vitrail représentant l’une d’entre elles. Et ici on regarde le vitrail dans ces tons orangés : la tribu de Joseph.

 

Quand on regarde la version finale, on voit très bien parce que ces vitraux ne sont pas positionnés comme dans nos cathédrales à des hauteurs assez vertigineuses. Peut-être qu’elles sont à maximum 10 mètres de haut.

D’accord.

Et là, c’est l’expérience du verrier qui lui permet d’obtenir la richesse des couleurs qu’il souhaite. Et il travaille avec Brigitte et Charles Marc qui sont verriers installés à Reims.

D’accord.

Et ensemble ils effectuent de multiples recherches avant de trouver le résultat final en terme de chromatisme…

La bonne couleur…

Les bonnes couleurs et puis surtout sur un même morceau de verre, pouvoir faire changer la couleur du clair vers l’obscur comme on l’a vu sur toile, comme on l’a vu sur terre, comme on l’a vu sur les mosaïques également. Toujours ce jeu sur les couleurs, surtout la lumière devient…

Sublimé par le… oui voilà.

Un caractère sacré autour de la ligne.

Ouais super.

Alors là il va jouer de manière très belle avec beaucoup de facilité avec ce qu’il pourrait constituer au départ une contrainte, puisque que chaque morceau de verre est cerné par un réseau de plomb qui vient maintenir et rigidifier la structure.

Oui.

Ça casse la lecture d’un vitrail.

Oui.

Il faut toujours faire très attention. On disait au moyen âge de ne pas faire passer un sertissage de plomb pour couper une tête. Donc quelquefois, les figures avaient des poses un peu contrariées.

D’accord.

Et bien chez Chagall, voilà la technique peut être contrainte pour la composition. Et bien ici on regarde un petit morceau de verre d’étude qu’ils ont réalisé. C’est un petit détail du bas à droite de l’image sur le vitrail. Et là on voit bien que finalement, la structure du sertissage de plomb souligne les galbes du dessin et le profil des animaux avec beaucoup de simplicité mais d’efficacité.

Il suffit ensuite de rajouter quelques touches au pinceau, donc là le geste il est familier pour Chagall, avec la peinture noire qui va grisailler et contient des oxydes métalliques puisque le tout repasse ensuite au feu…

En la cuisant voilà.

Dans une cuisson à 650°.

Ok.

Alors il va également pratiquer quelque chose que tu reconnaitras très facilement, ces fameuses incisions qu’il pratiquait sur la terre…

Oui.

Dans le vase du Christ le crucifié.

Et sur toile avec le manche du pinceau. Ici ce sont ces petites incisions blanches qu’il obtient grâce à de l’acide. Et l’acide va enlever une partie de la couche d’email.

De la gravure quoi.

Et ainsi voilà, une autre technique tu as très bien dit le nom : la gravure. Alors les décolorations du verre, les incisions, la grisaille, le sertissage de plomb…

Tout ce qu’il peut, il utilise tout ce qu’il peut. Il va aller loin dans le visage quoi.

Voilà. Là on aboutit certainement à une sorte d’apothéose : lumière, forme, couleur, matière, une image qui me fait penser un peu à la simplicité d’une peinture rupestre finalement.

Oui. Là avec les éléments stylisés comme ça.

Oui.

Excellent.

Voilà. Et des vitraux de Chagall, on peut en voir un peu partout dans le monde : en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Angleterre, etc. Des vitraux pour l’art sacré quelquefois mais également des verrières profanes.

Oui. Je trouve que ça lui va vraiment bien. Ça révèle vraiment l’utilisation qu’il avait des couleurs et les contrastes osés enfin... C’est ça ?

Tout à fait. Le coloriste qu’il est, utilise comme un outil la lumière.

Exactement.

Et le jeu de la lumière naturelle avec ces ombres et ces lumières selon la saison, selon l’heure du jour, lui permet de faire un rythme à son image. Pour faire danser la ligne, il faut faire chanter la couleur disait-il. Et il rajoutait même comme de Russie. Il faisait les parallèles entre couleur, musique et couleur et son.

Super.

Nicolas Feliers

Nicolas Feliers

Nicolas est Intervenant en Histoire de l’art à l’Institut Supérieur des Techniques de Communication (Lille) :

 - cours de culture générale, Guide-conférencier des Villes et des Pays d’Art et d’Histoire,

 - vice-président de Vauban Loisirs Animations Culture (Lille),

 - Guide-conférencier au Musée de Flandre (Cassel),

 - guide-conférencier pour l’Office de tourisme de Roubaix.

 

Créations de circuits pédestres, bus et vélo, Conférencier pour l’association Les Amis des Musées de Lille,  

Guide-conférencier au Musée La Piscine, Roubaix,  

chargé de mission pour l’Association des Conservateurs des Musées du Nord-Pas-de-Calais,

chargé de mission pour l’Association des Conservateurs des Musées du Nord-Pas-de-Calais.

  • [Nicolas Feliers le 23/06/2016]

    Bonjour Via,Je vous souhaite bonnes lectures et bon séjour à Nice. Le plus beau au Musée Chagall de Nice : les vitraux de l'auditorium. On peut aussi voir la superbe.cathédrale russe Saint Nicolas à Nice. Et à l'université de Nice une fresque gigantesque de Chagall. Très bel été.Nicolas

  • [Via le 22/06/2016]

    merci !!! voila une excellente raison de programmer un séjour a Nice!!j'ai commandé les livres.merci pour vos conseils!

  • [Nicolas Feliers le 15/06/2016]

    Bonjour Via. Je suis certain que l'autobiographie "Ma Vie" vous passionnera : livre très touchant, sincère et pudique, avec parfois de l'humour. Un autre livre merveilleux : celui de son fils, David Mc Neil, "Quelques pas dans les pas d'un ange". Pour voir des peintures de Chagall en France, le mieux est de se rendre au Musée National Chagall à Nice, ou dans les cathédrales de Reims et de Metz (pour les vitraux). A Paris, le monumental plafond de l'Opéra Garnier. A bientôt, Nicolas

  • [Via le 14/06/2016]

    merci pour cette conférence passionnante ! je vais de ce pas chercher le livre de son auto biographie ,vous m'avez donné envie de mieux connaitre le peintre et l'homme qu'il était.ou peut on voir ses peintures en France?

  • [Nicolas Feliers le 10/06/2016]

    Merci Patricia. Je profite de ce message pour rectifier mon commentaire à propos de Chagall et la tapisserie. Il a effectivement travaillé avec la Manufacture des Gobelins, mais ce partenarait est exceptionnel car il sera peu satisfait de la traduction de ses couleurs. Il a alors rencontré Yvette Cauquil-Prince, une lissière d'origine belge, qui a d'ailleurs beaucoup travaillé avec les peintres (Max Ernst par exemple).

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Discipline Conférences
Difficulté Initiation
Genre Les Conférences
Durée de la Vidéo 29mn52